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En quelques mois, les attentats islamistes et l’état d’urgence ont mis sous le feu des projecteurs la question des signes religieux dans l’espace public. La question concerne également les instances gouvernementales, dont l’Assemblée nationale. C’est ainsi que Manuel Valls en appelait le 29 janvier 2018 à une laïcisation totale de l’hémicycle :

C’est l’occasion de revenir sur le chanoine Kir, dernier prêtre député à avoir porté la soutane au palais Bourbon. Son parcours est vraiment étonnant, puisqu’il a aussi été résistant, conseiller général de la Côte-d’Or et maire de Dijon tout en donnant son nom à une boisson célèbre entre toutes. Certaines de ses reparties sont dignes des traits d’humour de Talleyrand, Winston Churchill ou Charles de Gaulle. Retour sur une personnalité sans pareille…

Une vie loin d’être anodine

Félix Kir est né en Bourgogne, à Alise-Sainte-Reine, site possible de la bataille d’Alésia ayant vu Jules César triompher des Gaulois. Notre Bourguignon a vu le jour un 22 janvier 1876. Il entre au petit séminaire en 1891 et devient prêtre diocésain en 1901. Le jeune ecclésiastique enchaîne différents ministères où il est vicaire ou curé. Pendant la première guerre mondiale, il s’avère être un infirmier très vaillant. L’abbé Kir s’essaye également au journaliste avec succès, en défendant l’Église. En 1931, il est fait chanoine de Bèze par son évêque de Dijon. En 1937, il écrit : « Ni communisme ni hitlérisme, telle est la consigne recommandée par Rome. Nous la suivrons comme hier ». Stéphane Bern a évoqué sa vie en 2017 :

 

La seconde guerre mondiale marque un tournant dans sa vie. En effet, le maire de Dijon Robert Jardillier fuit le 16 juin 1940, dans la débâcle. Le chanoine Kir rejoint alors le groupe qui assure la gestion communale en ces temps difficiles. Face aux bombardements, il garde le sourire : « Ne vous en faites pas, c’est comme des billets de loterie. Ça ne tombe pas sur tout le monde ! » L’ecclésiastique intrépide participe à l’évasion d’environ 5 000 prisonniers français retenus dans le camp de Longvic (lieu de la basé aérienne de Dijon récemment fermée). Les Allemands le font alors prisonnier, avant de le relâcher en décembre 1940 tout en l’empêchant de reprendre ses fonctions de délégué municipal.

Ses enseignements résistants et anti-collaboration sont notoires. Il est arrêté encore une fois en 1943, puis il échappe de justesse à la mort lors d’un attentat chez lui le 26 janvier 1944 : son portefeuille a sauvé son cœur. Touché par trois balles, il prend le maquis et on ne le revoit à Dijon que pour la libération de la cité le 11 septembre 1944. Cela lui vaut en 1946 une citation et la Légion d’honneur. Il en devient commandeur en 1957.

Les gros mots du chanoine

Félix Kir n’avait pas la langue dans sa poche. C’est le moins qu’on puisse dire. Par là, il fait penser au don Camillo admirablement joué par Fernandel. Ses paroissiens avaient pu s’en apercevoir lors de ses montées en chaire. Mais ses discours ardents purent toucher un public plus large après mai 1945 et son élection à la mairie de Dijon. Il en restera maire jusqu’à sa mort le 26 avril 1968 à cause d’une mauvaise chute dans les escaliers. Les Dijonnais l’ont en effet réélu en 1947, en 1953, en 1959 et en 1965. Il est par ailleurs conseiller général et député, entre 1945 et 1967. Son parti d’affiliation était officiellement le Centre national des indépendants et paysans. À partir de 1958, il est le plus vieux député.

Parmi ses réalisations plus conventionnelles, il y a un grand lac artificiel pour Dijon :

Sans surprise pour un ecclésiastique, il siège en soutane. Pourtant, nous sommes bien après la loi de 1905. L’ancienneté lui valut même de présider l’Assemblée lors du changement de République en 1958. Il n’est pas complexé pour autant, allant jusqu’à déclarer : « Mes chers confrères, on m’accuse de retourner ma veste et, pourtant, voyez : elle est noire des deux côtés ». S’emportant contre un député communiste athée, Kir s’écrire : « Et mon cu*, tu l’as pas vu, et pourtant il existe ! » Tout l’hémicycle se met alors à battre des mains. Pendant les conseils municipaux, l’opposition en prenait souvent pour son grade. Mais tous les mots du maire n’étaient pas retranscrits…

Et l’apéritif populaire dans tout cela ?

Président de l’Assemblée nationale pour six mandats, Chaban-Delmas a laissé dans ses mémoires : « Sa dignité ecclésiastique ne l’empêchait pas d’aimer la vie au point qu’il a laissé son nom à l’apéritif démocratique que, naguère, on se contentait d’appeler “blanc-cassis”. Mais le cassis, c’était Dijon, et Dijon, c’était Kir. Si bien que, par une figure de style audacieuse mais après tout légitime, son nom métaphorisait la liqueur emblématique de la ville. »

Le cassis est très présent en Bourgogne. La mairie de Dijon servait donc du vin blanc-cassis lors de réceptions depuis le début du XXe siècle. Au palais Bourbon, le chanoine Kir avait toujours du vin blanc et de la liqueur de cassis à offrir. Il a contribué à populariser cette boisson dans la France entière. On comprend qu’en 1952 l’entreprise Lejay-Lagoutte ait déposé la marque « Kir » !

Source :

Historia