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La Nigeria Fashion Week quitte Lagos pour rapprocher la mode du pouvoir à Abuja

Dans la capitale fédérale, les volumes spectaculaires et les références aux années 1980 partagent la scène avec un enjeu politique concret, celui du dialogue entre le secteur et le gouvernement.

Clara Bellanger Par Clara Bellanger
5 min de lecture
La Nigeria Fashion Week quitte Lagos pour rapprocher la mode du pouvoir à Abuja
Présentation de mode avec une femme défilant dans une robe noire sur une piste bordée de décorations végétales.

La Nigeria Fashion Week a quitté temporairement Lagos pour Abuja cette année. Ce déplacement place la création vestimentaire au plus près des institutions fédérales, avec l’ambition affichée de rapprocher les professionnels du secteur et les responsables publics.

Le changement de ville dépasse le choix d’un nouveau décor. En investissant une capitale surtout associée à ses fonctions administratives, le rendez-vous confronte deux univers rarement réunis avec autant de visibilité : la liberté formelle d’un podium et le centre du pouvoir politique nigérian. Le contraste est d’autant plus net que Lagos concentre une grande partie de l’activité économique et artistique du pays, tandis qu’Abuja est davantage connue pour ses administrations et son atmosphère paisible.

Cette édition repose ainsi sur une double lecture. La première est visuelle, portée par des textiles colorés, des volumes imposants et des silhouettes qui détournent les codes du vêtement formel. La seconde est institutionnelle : les organisateurs veulent faire de cette présence dans la capitale une occasion de dialogue avec le gouvernement. Konbini précise toutefois que le transfert depuis Lagos est temporaire cette année.

« Nous voulons changer la dynamique, nous voulons construire Abuja comme une ville de mode »

Lexy Mojo-Eyes, organisateur de la semaine de la mode

Cette déclaration fixe un objectif, pas un résultat acquis. Une édition ne suffit pas à installer durablement Abuja comme capitale de la mode. Elle permet en revanche d’éprouver la capacité de la ville à accueillir un événement créatif de cette ampleur et de donner une visibilité politique aux sujets portés par le secteur.

Des volumes qui transforment le textile

Sur le podium, la couleur ne sert pas uniquement à attirer le regard. Elle accompagne un travail de construction où le tissu devient volume. Les étoffes sont pliées, modelées en formes gigantesques ou accumulées en couches rappelant des plumes. Le vêtement ne se contente donc pas de suivre la ligne du corps : il élargit la silhouette, crée du relief et modifie sa présence dans l’espace.

Cette approche produit une lecture très visuelle de la mode présentée à Abuja. Les superpositions introduisent du mouvement, tandis que les volumes imposants donnent aux modèles une allure presque architecturale. Le textile apparaît tour à tour souple dans ses plis et structuré dans ses contours. Les couleurs franches accentuent ces contrastes sans effacer les techniques de modelage qui organisent chaque silhouette.

Un costume masculin condense cette recherche en déplaçant les codes du vestiaire de bureau. Il associe des rayures métalliques argentées et noires à des chaussures en cuir munies de talons. La coupe renvoie à un vêtement formel immédiatement reconnaissable, mais les reflets, le contraste graphique et la hauteur des chaussures en perturbent la lecture habituelle.

La tenue conserve les signes du costume classique pour mieux les reconfigurer. Ce choix prend un relief particulier dans une capitale administrative. Le vêtement lié au travail institutionnel devient une pièce de podium, plus brillante et plus verticale, où la distinction entre tenue professionnelle et proposition créative se brouille. La silhouette relie ainsi directement l’identité visuelle du défilé au contexte de la ville qui l’accueille.

Une mannequin défilant sur scène sous des projecteurs colorés lors d’un défilé de mode.
Une mannequin pose sur scène lors d’un défilé de mode sous les éclairages du podium. Source : Pexels. Photographe : Genaro Servín. Licence Pexels.

Rabia Ben Barka remet les épaules des années 1980 en jeu

Parmi les créations montrées à Abuja, celles de la Libyenne Rabia Ben Barka se distinguent par leurs contours carrés. Cette géométrie fait écho aux épaules fortement dessinées des tenues féminines des années 1980. La référence rétro ne repose donc pas sur la reproduction complète d’un vestiaire d’époque, mais sur un élément précis de sa construction : une carrure élargie qui impose immédiatement sa ligne.

Ces formes prolongent le jeu de proportions observé dans le reste du défilé. Là où les tissus superposés créent une sensation de légèreté ou d’expansion, la silhouette carrée installe une structure plus nette. Les épaules deviennent le point d’ancrage du vêtement et organisent le rapport entre le haut du corps et le reste de la tenue.

La présence de Rabia Ben Barka apporte aussi une nuance importante à la lecture de cette édition. La Nigeria Fashion Week met la création nigériane au premier plan, mais elle accueille également cette créatrice libyenne. Le rendez-vous ne se réduit donc pas à une présentation exclusivement composée de designers nigérians. Son installation à Abuja offre plutôt une scène où la mode du pays dialogue avec d’autres propositions venues du continent.

Un podium installé près des institutions

Le choix d’Abuja répond enfin à un objectif explicitement politique. Les organisateurs veulent profiter de la proximité du gouvernement pour développer les échanges entre les responsables publics et les professionnels de la mode. La capitale fédérale n’est pas seulement un arrière-plan plus calme que Lagos : elle est le lieu où peuvent être discutées les conditions de développement du secteur.

Cette intention s’est matérialisée par la présence de la ministre de la Culture, Hannatu Musa Musawa, au premier rang d’un défilé. D’après France 24, elle a défendu un environnement public plus favorable à l’industrie de la mode, notamment par une réforme de la propriété intellectuelle et un soutien au tourisme.

La présence de la ministre et ses déclarations ouvrent un dialogue, mais ne constituent pas encore de nouvelles mesures publiques. L’enjeu de cette édition tient précisément à ce rapprochement : faire entrer dans l’espace institutionnel les questions économiques et juridiques d’une industrie créative, tout en laissant aux vêtements leur force d’expression propre.

Le défi ne se limite d’ailleurs pas à la relation avec le gouvernement. Abuja doit aussi pouvoir réunir la main-d’œuvre qualifiée, les créateurs, les étudiants en mode et les entrepreneurs nécessaires au fonctionnement régulier d’un tel écosystème. Le déplacement temporaire offre une mise à l’épreuve, mais il ne prouve pas qu’un centre durable de la mode est déjà constitué dans la capitale.

À Abuja, les volumes, les couleurs et les références rétro occupent donc la scène sans se dissocier de l’enjeu politique. La semaine de la mode ne transforme pas à elle seule la capitale, mais elle place temporairement le secteur à portée directe des institutions auxquelles il demande un cadre plus favorable.

Photo à la une. Source : Pexels. Photographe : cottonbro studio. Licence Pexels.

Clara Bellanger

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Clara Bellanger

Clara Bellanger a travaillé dans une épicerie bio coopérative à Grenoble avant d'écrire sur la consommation. Elle tient pour Trendly la rubrique Bio et partage des sujets de mode de vie : alimentation, cosmétiques, jardinage en ville et petites histoires insolites. Elle cultive des tomates sur un balcon de quatre mètres carrés.